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Exposition « Joyeuses Parques » Lise Follier-Morales

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Lise Follier-Morales

Joyeuses Parques

Gravures

Exposition  du 6 septembre au 5 octobre 2014

 

Les mythes grecs tenaient la destinée humaine pour le tissage injuste et impavide de quelques brins de laine par les Parques. Lorsque Lise Follier-Morales ouvre dans ses gravures le livre de son enfance en Corée, le temps des hommes, comme dans la Grèce antique, ne tient qu’à un fil qui court du vêtement jusqu’à la fibre. L’œuvre, libre et poétique, en relate les primes origines, d’un brin de coton qui, au microscope, semble une forêt de bambous au bord d’une plaine de neige, jusqu’aux hampes de pistils, ces « pères la couleur » d’où l’on extrait les pigments. Puis, comme une caméra élargirait son champ, la perspective s’agrandit, et la gravure considère kimonos et vestes traditionnelles aux teintes et aux arêtes pures comme des gemmes. Le spectateur recule encore, les découvre « en situation », aux épaules de personnages à la dignité populaire : gouvernante maternelle et hiératique, jeunes pèlerins adossés au fond de la gravure comme à un mur sans âge ; la gravure révèle alors l’aisance d’une posture permise par des vêtements qui fluidifient le quotidien, et qui deviennent presque, par leur adaptation domestique, les doubles améliorés de qui les porte. Enfin, au-delà du pli et du « tombé », l’artiste aborde aussi le motif selon la technique du « domino » au rouleau, comme prétexte poétique, comme « impression » dans toutes les acceptions du terme : hors  des contours, le motif gagne le fond de la gravure et  la chair même des personnages. Corps, décors et vêtements semblent d’une même dentelle,  comme l’invisible et subtile trame du souvenir sert de doublure à la vie. Enfin, kimonos et vestes, bras en croix, évoquent une suite de crucifixions sans corps ainsi que d’émouvantes pietà orientales.

Murielle Antonello-Terzago
Juin 2014

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Exposition « Pensées liquides » Catherine Gillet

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Catherine Gillet

Pensées liquides

Gravures

Exposition du 24 mai au 29 juin 2014

C’est une buée sur une vitre, quelques légers nuages échappés d’un ciel pommelé, une aile de papillon, un élytre de scarabée, une feuille d’automne flottant à la surface lumineuse d’un étang, des bulles de champagne, quelque accident du cuivre volontairement conservé, quelques taches magnifiées par le burin : les « Pensées liquides » de Catherine Gillet sont superbement cristallisées sur le blanc du papier, en des noirs délicatement enrichis d’un zeste de bleu, d’un zeste de rouge, de bistre.

Catherine Gillet apporte un soin particulier à la couleur de ses encres, mais tout est important dans son art qui ne souffre aucune négligence. On y lit tout le sérieux qu’exige la poésie. D’où ces titres décalés qui lui viennent à l’esprit en feuilletant les dictionnaires et donnent un petit aspect surréaliste à ses images qu’ils ne définissent pas vraiment. On lui pardonnera qu’ils sentent un peu la philosophie, tant il y a à voir dans ce « Presque rien », ainsi qu’elle dénomme un des triptyques venus s’ajouter aux vingt-cinq gravures spécialement exécutées pour la présente exposition.

L’art du burin est ancestral, certains le croient chauve, édenté, podagre, pourquoi pas gâteux. Ils ont tort. Catherine Gillet manifeste qu’il est toujours jeune et vaillant, bien affûté. Sans exhiber une virtuosité qui choquerait sa modestie naturelle, elle fait montre d’un impressionnant vocabulaire graphique exalté par une inaltérable patience, nous entraînant dans le piège délicieux de sa méditation.

Maxime Préaud
Avril 2014

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Exposition « Topoï » Jean-Michel Mathieux-Marie, Quentin Préaud, Pauleen K

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Jean-Michel Mathieux-Marie     Quentin Préaud      Pauleen K

TOPOÏ

Gravures

Exposition du 19 avril au 18 mai 2014

Petit dialogue entre amis

-« Topoï », c’est joli, mais ce n’est pas un peu barbare comme titre d’exposition?

-Barbare ? Tu veux rire…C’est grec ! Un topos, des topoï : un lieu, des lieux.

-D’accord, bon, mais qui comprend le grec ?

-On s’en moque, tu avoueras que « lieux » c’est beaucoup moins beau et tellement commun !

-Ben justement des « topoï », en littérature, ce ne sont pas des lieux communs, des clichés, des poncifs, quoi?

-Si, je crois bien.

-C’est sûr que ces trois graveurs-là ne donnent pas dans le poncif, mais ils ont bien le lieu en commun… ?

Il y en a un qui fait de la pointe sèche, l’autre de la linogravure et la troisième de la taille-douce, on est bien d’accord que leur point de rencontre se situe quelque part du côté du lieu ?

-Vu comme ça…oui !

-En plus, ils représentent trois générations de graveurs, c’est encore plus intéressant leur convergence autour des « lieux ».

-Mais « Lieux », en titre, ce n’est pas terrible, non ?

-D’accord, d’accord… Va pour « Topoï » ! Et tant pis si ça fait un brin intello-chartiste, on assume!

-On ne va quand même pas l’écrire en alphabet grec ?

-Ben non, mais on le met en italique !

Que vous soyez helléniste ou pas, si vous aimez la gravure, rendez-vous au 16 rue de l’Echiquier à Paris, pour découvrir, en un même lieu, les fantasmagories topographiques gravées à la pointe sèche par Jean-Michel Mathieux-Marie, les « morceaux de territoires », linogravures hautes en couleurs de Quentin Préaud et les paysages urbains gravés en taille-douce par Pauleen K. Peut-être y apercevrez-vous aussi le fantôme du grand Piranèse qui se plaira sûrement à hanter ce « topos » le temps de l’exposition!

Valérie Sueur-Hermel
Avril 2014

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Exposition « Vives natures mortes » Maxime Préaud

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MAXIME PREAUD

Vives natures mortes

Peintures, dessins, gravures

Exposition du 11 janvier au 9 février 2014

Les objets, dans l’articulation de notre mémoire au réel, nous tiennent lieu de ligaments. Et leurs pantomimes comme leur immobilité actionnent en nous la mécanique du souvenir.
Les « natures mortes » n’ont donc de défuntes que le nom, comme le démontrent magnifiquement les peintures et les gravures de Maxime Préaud, représentations tantôt tendres ou graves, tantôt pleines d’humour de ces objets du quotidien que d’ordinaire nous méprisons, peut-être parce qu’obscurément nous leur reprochons de nous voir de trop près.
Au travers d’œuvres réalisées de 1985 à nos jours dans des techniques mélangées (pastel, acrylique, gouache) et de gravures vives, expressionnistes presque, voici qu’affleure toute la poésie d’un monde immobile et silencieux grâce au talent de Maxime Préaud, dont l’œuvre démontre qu’il n’est pas d’objet dont l’humilité domestique ne mérite d’être traduite.
Ainsi de simples sacs poubelles, obèses plastifiés, ventrus et calmes, sûrs de leur fait, comme ces bourgeois du XIXe dans leurs culottes de velours… En voici d’écarlates, si excentriques pour nous Français qui ne connaissons le sac poubelle que dans sa livrée sombre du tiers-état… importés d’Angleterre, ce sont les Habits Rouges de la poubelle, et on se prendrait presque, en les remplissant, à leur donner du « My Lord ».
Ces chaussures, usées, vaguement renfrognées, une bottine de femme type cousette qu’affectionnait Hugo, et puis cette basket bleu pâle qui gît après sa maraude urbaine…, une brosse à dents, bien droite dans son verre près de son époux le dentifrice qui met trop d’after-shave à la menthe, planté dans un verre qui brille… et, dans des cuisines, des bouteilles mi- pleines de spiritueux, d’air, de lumière et de souvenirs…, des fruits trop mûrs, travaillés au pastel mêlé d’acrylique, cette cuisine peinte dans un matin provençal, des pommes sensuelles et pourpres, lourdes, en contrepoint d’une bouteille vide, claire et d’un bol bleuâtre sur une nappe jaune et bleue, toile envahie par l’été, presqu’une enluminure, comme si toute la cuisine avait mûri en même temps que les fruits ; d’autres tables peuplées de coloquintes ventrues et fanées près de cafetières sans âge et dont la forme rassure…, des objets racontés plusieurs fois, tel ce flacon bleu, effilé et haut comme un minaret et qui vient de Venise, ou ce bol rouge et blanc, beau comme un conte, aux couleurs de Blanche-Neige : ici, un masque africain, brut et vivant, là, un visage de céramique, mat et étonné… Le peintre, plus que la ressemblance avec le modèle, traduit la provenance, et derrière le sujet peint, c’est bien en filigrane ce « quelqu’un » qui a donné ou légué le bol, le flacon, le masque, qui apparaît. Le spectateur accède ainsi à la légende des choses, voire à leur généalogie.
Cette veste pendue sur sa patère, pathétique comme un amoureux éconduit au téléphone, presque orpheline, semble attendre une forme, quelque chose qui la peuple, et ses plis racontent l’absence, graves comme ceux du pallium de quelque saint peint à l’antique…, une autre sur un cintre exhibe, dérisoire, sa rangée de feutres figée dans la poche de revers, ainsi un général vaincu ses médailles… Enfin, dans des gravures nettes comme le sceau d’un monarque, la palette du peintre est alors en majesté : il faut voir ces cafetières et ces flacons vert pomme, rouge cardinal, ces ustensiles quasi dynastiques qui posent, saturés comme des autochromes, rehaussés d’ombres violettes. Maxime Préaud célèbre alors non la majesté du réel, mais celle du temps qui passe dans les amours qui durent, et ses peintures comme ses gravures chroniquent alors, élégiaques et gaies, ceux qui sont « de l’autre côté ». Pour preuve ces crânes, dont les orbites irradient parfois d’une lumière noire et mélancolique la scène du tableau…, mais la couleur revient toujours, triomphante, le crâne seul est alors peint dans un fond bleu ciel, rayé par le vif mouvement du pinceau. Et voici que la « vanité » vibre, sous une palette tonique qui balafre la fatalité, avouant nous parler malgré tout, encore et toujours, de la vie.

Murielle Antonello Terzago
Décembre 2013

Cheval Fou

Exposition « L’œil noir d’un cheval fou » Dominique Lebreton

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Dominique Lebreton

L’oeil noir d’un cheval fou

Photographies

Exposition du 30 novembre au 22 décembre 2013

J’imagine assez bien Dominique Lebreton se promenant dans la savane ou les ergs de l’île d’Oléron, la prunelle mobile et inquiète du chasseur d’images saisissant, après l’ombreuse armée des chênes-lièges, le mufle d’un félin dans la bosse bigarrée d’un platane. Ou bien, après avoir examiné le ciel pour en tester la luminosité, perdant son regard dans les nuages, attiré par quelque forme mouvante et suggestive.
Ce n’est pas nouveau, que la nature aime nous tromper l’œil ; encore faut-il avoir l’œil qui aime s’y laisser tromper. Sans doute est-ce en partie la qualité du photographe, puisque la technique qu’il utilise est la seule qui donne à ce type de figuration son sens et sa valeur d’équivoque. En effet, pour que l’hésitation fasse frissonner l’intellect entre l’œil noir d’un cheval fou ou l’encolure d’une licorne et l’argent desséché d’un cyprès de Lambert (cupressus macrocarpa), il faut nécessairement que ce vieil arbre existe, non pas dans notre seule imagination ou sur la toile d’un peintre, mais dans une réalité dont la photographie a pour habitude de donner l’illusion.
Ainsi Dominique Lebreton joue-t-il avec notre regard, et nous de nous amuser avec lui, encore que son travail aille au-delà de ces devinettes qui divertissent les enfants grands et petits. Car il ne suffit pas d’une pose, voire de dix, encore faut-il savoir faire renaître, lentement, de la pénombre rougeâtre du laboratoire, les lambeaux de rêves entraperçus au-dehors.

Maxime Préaud
Octobre 2013

Un mètre petit

Exposition « La madone du taille-crayon à manivelle » Devorah Boxer

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Devorah Boxer

La madone du taille-crayon à manivelle
Gravures

Exposition du 7 septembre au 6 octobre 2013

Devorah Boxer fait partie de ces rares personnes capables de vibrer d’émotion devant un presse-purée, un poids de cinq kilos en fonte, un mètre-ruban, un taille-crayon à manivelle ou même une prise de courant qui, mâle ou femelle, n’est plus au courant de rien, des pinces à linge comme des hirondelles sur un fil.

Elle porte un regard attendri d’infirmière sur ces objets brisés, cassés, cabossés, amputés même, ou bien abandonnés pour obsolescence, dont la destination première est parfois méconnaissable. Elle les trouve un peu partout, elle a l’œil américain ; il arrive que des amis lui en apportent comme des oiseaux blessés. D’ailleurs son atelier a quelque chose d’un hôpital de campagne.

À l’interrogation lamartinienne Devorah Boxer répond avec conviction : oui, les objets inanimés ont une âme ! et elle le prouve sans hésiter, argumentant de façon plus que convaincante à force de vernis mou et d’aquatinte soutenus par un dessin puissant, enrichis de grattages et de polissages pour faire chanter les lumières et les noirs. Les accidents dans le cuivre ou le zinc, qu’elle solliciterait plutôt que de les fuir, y provoquent des sursauts, et les pauvres éclopés reviennent à la vie.

Ils sont même magnifiés, auréolés comme des bienheureux : oublié leur martyre, la transformation qu’ils ont subie sous la pointe de l’artiste qui, tout en semblant les comprendre de l’intérieur comme si Devorah Boxer était chinoise, par d’astucieux cadrages et de subtils éclairages leur a donné une dimension nouvelle, nous les fait regarder différemment, avec surprise parfois, tant ils sortent grandis des magnifiques épreuves qu’elle nous présente, où se mêlent encore humour et sentiment.

Maxime Préaud
18 juin 2013

carton petit

Exposition « Douces morsures entre chien et loup » Maurice Maillard

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Maurice Maillard

Douces morsures entre chien et loup
Gravures
Exposition du 22 juin au 14 juillet 2013

Maurice Maillard est un artiste classique. Pas d’abstrait, seulement des extraits de nature. Un goût marqué pour l’impeccable. Ses références principales sont Rembrandt, comme pour tous les graveurs, la peinture asiatique (car il sait graver au pinceau) et un cas particulier qui s’appelle Herkules Segers. Ce peintre néerlandais du XVIIe siècle gravait fort profond des montagnes qu’il n’avait vues qu’en rêve ; puis il les imprimait en couleurs, même en blanc, sur des papiers teintés. La Sainte-Victoire de Maurice Maillard, avec ses rochers gaufrés, tient plus du rêve à la Segers que du pré-cubisme cézannien.

Maurice Maillard ne s’intéresse guère aux humains, artistiquement parlant ; ils n’encombrent pas ses estampes. Encore que la nature sauvage et l’homme, plutôt la femme en l’occurrence, se rejoignent parfois dans certains de ses paysages qui plus que tout rappellent l’origine du monde.

Mais il apprécie l’impalpable des nuages, de la brume qui monte comme une marée paresseuse.

Plus ou moins assistée par l’homme, à qui il arrive de calligraphier le paysage, la nature dessine des signes. Pour ceux qui ne savent pas lire Maurice Maillard les transcrit sur la neige du Johannot, ce beau papier aimé des aquatintes, dont ─ sucre, lavis d’acide, soufre ─, il connaît tout le registre.

Parce qu’il excelle dans les demi-teintes, celles du petit jour, celles du crépuscule. Comme s’il ne regardait le monde qu’à l’aube naissante, à la brune, à la tombée du soir. A ces moments terribles où lentement changent les choses, où l’esprit s’éveille, où l’angoisse vous étreint.

Et il met du blues dans l’obscur de son encre.

Maxime Préaud
Mai 2013

Sans titre petit

Exposition « Architectures gravées » Jean-Michel Mathieux-Marie

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Jean-Michel Mathieux-Marie

Architectures Gravées
Gravures
Exposition du 9 mars au 14 avril 2013

Jean-Michel Mathieux-Marie est un artisan de la lumière. Graveur à la pointe sèche, il incise entièrement la plaque afin de créer une trame régulière et sombre. Ce n’est qu’alors qu’il fait ressortir les blancs à l’aide de son brunissoir, comme on fait apparaître le jour. La lumière, il a toutefois voulu la trouver autrement.

Dans le monde de l’estampe, les questions de méthodes sont toujours liées aux enjeux artistiques et de création. Les plus grands graveurs ont travaillé non seulement sur leur imaginaire et leurs capacités techniques mais également sur des nouveaux procédés leur permettant de se rapprocher au plus près de leurs envies et de leurs rêves. Mathieux-Marie se place dans cette longue tradition quand il expérimente une technique – pas tout-à-fait nouvelle – mais tout de même inhabituelle. Se rappelant quelques expériences du XVIIe siècle, il superpose deux plaques. La première, de manière traditionnelle, est une plaque de métal destinée à imprimer les noirs – ou plutôt un bleu foncé. Mais la seconde plaque – de plastique souple celle-là – est encrée en blanc. Cette fois, Jean-Michel Mathieux-Marie grave directement la lumière.

L’autre ingrédient de ses gravures, c’est le temps. Celui constitué des années qui se passent parfois entre deux états de ses créations. Qui l’amène à inventer son parcours au fur et à mesure que l’œuvre prend forme, sans savoir par avance quelle sera la direction à prendre pour tracer ses architectures fantastiques. Et, finalement, les trois siècles qui le séparent d’un François Perrier, graveur comtois qui avait jadis lui aussi superposé deux plaques portant le noir et le blanc. Dialoguer avec ses lointains prédécesseurs tout en étant foncièrement contemporain, voilà tout le secret de Mathieux-Marie.

Rémi Mathis
Février 2013

petite carte

Exposition « L’acropole des sorcières » Maxime Préaud

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Maxime Préaud

L’acropole des sorcières
Peintures, dessins et gravures

Exposition du 17 novembre au 16 décembre 2012

 

À l’époque où j’ai connu Maxime Préaud – c’était avant la publication de mon premier roman, Le Sandwich, ouvrage jamais réédité depuis, hélas –, il passait le plus clair de son temps à dessiner des sorcières. S’intéressait-il davantage aux sorcières qu’aux femmes ? Voilà une question dépourvue de sens, étant donné que les sorcières sont des femmes. On me dira qu’elles appartiennent à un passé lointain. Grave erreur : j’en croise pour ma part tous les jours dans la rue, les services publics, les cafétérias. J’en vois moins dans les transports en commun car, on le sait, elles utilisent comme moyen de locomotion un balai à manche long. Je voudrais noter à ce propos que la première compagnie qui a tenté de généraliser ce mode de transport s’appelait Air Gaule.

Maxime dessinait donc des sorcières et des balais. Il exécutait ses dessins à l’encre de Chine et essuyait sa plume sur un tissu de soie vert pomme que je lui enviais. Je faisais aussi du dessin à l’époque mais je n’avais pas les moyens de me procurer un tissu aussi soyeux. Plus tard – après la publication du Sandwich, je crois –, j’ai renoncé à cette activité, non sans regret. Je me suis consolé en songeant que Maxime, lui, ne l’abandonnerait jamais. Le tissu en question portait de jolies traces noires, de forme triangulaire, qui ressemblaient à des étoiles filantes. Je songeais à la peur que devaient ressentir les sorcières au vu d’une étoile filante, quand elles étaient dans les airs.

Le long séjour de Maxime à la Bibliothèque nationale ne lui a pas fait perdre le goût du merveilleux. C’est qu’il a eu à s’occuper des estampes de cette institution. Or les estampes sont des fenêtres qui donnent sur un monde singulier, peuplé de créatures étranges et où le ciel est justement parcouru par des sorcières. Notre artiste a réussi ce tour de force d’être rémunéré par l’Administration pour regarder par la fenêtre. Je dirais même que ce séjour a aiguisé son sens poétique puisqu’il en est arrivé à s’émerveiller de choses aussi banales qu’une pomme, une cafetière, un vêtement suspendu à un cintre, un sac poubelle bien plein à l’ouverture soigneusement ficelée. À côté de la pomme et de la cafetière il y a souvent une tête de mort, ce qui n’est pas, j’en conviens, un objet ordinaire. Je suppose qu’il s’agit d’un souvenir que lui ont laissé les sorcières afin qu’il ne les oublie pas. Il ne les a pas oubliées bien sûr : c’est sous leur influence, je pense, qu’il s’est mis à la peinture, car rien ne ressemble davantage à un balai qu’un pinceau.

Avec la même assiduité qu’il dessinait des sorcières il peint aujourd’hui la montagne de C***, dans le Midi de la France, où il se rend au moins une fois par an avec sa chaise pliante qui lui sert de chevalet. Je veux dire que c’est sa planche à dessin qui s’installe sur la chaise, tandis que lui s’assoit sur un siège plus bas, probablement pliant lui aussi. Il prend place et regarde la montagne. Je suppose qu’elle doit être sensible à son attention : je ne vois pas d’autre éminence, à l’exception de la Sainte-Victoire peut-être, qui puisse se vanter d’avoir inspiré pareille passion. À chacune de ses visites, Maxime déplace un peu son installation. C’est qu’elle est belle sous tous les angles, par tous les temps, à toute heure du jour. En regardant les œuvres de l’artiste on finit par se convaincre qu’elle est effectivement superbe et qu’il a tout à fait raison de passer ses vacances en sa compagnie. À première vue elle n’a pourtant rien d’exceptionnel, elle n’est pas très haute, elle ne se termine pas par un pic défiant le ciel : son sommet a plutôt l’aspect d’une forteresse naturelle. Sur certaines peintures, elle ressemble un peu à l’Acropole d’Athènes, si l’on veut bien imaginer le Parthénon recouvert d’une bâche grise. Les sorcières doivent apprécier cet endroit, le fréquenter, y résider même. Je crois que Maxime a fini par découvrir l’adresse de ses amies d’autrefois.

Vassilis Alexakis
Octobre 2012